Récit du jeu de la vie : devenir grande en 5 étapes


J’ai 6 ans

J’ai 6 ans, l’insouciance est ma meilleure amie, elle me confie que la vie est belle, simple, spontanée et que je vais voyager parmi les étoiles. C’est la rentrée des classes, on m’apprend à lire, c’est fascinant comme c’est compliqué. La maîtresse est gentille, elle a des airs de maman collective qui s’occupe de tous ses bambins toute la semaine du matin au soir. L’école c’est rigolo, j’ai plein de copines, même des copains. On apprend des choses incroyables, les dinosaures, les planètes, les couleurs, l’alphabet. J’aime bien dessiner des coeurs sur tous mes cahiers. Lorsque je rentre à la maison, j’ai des devoirs, je m’en fiche un peu car mes jouets s’impatientent toute la journée de me retrouver. Je les aime beaucoup, je crois qu’ils m’aiment bien aussi. On me dit qu’ils ne sont pas vrais mais lorsque je joue avec eux, ils me chuchotent plein de secrets. Demain, c’est rebelote, on enfile le gros cartable, on boutonne le manteau et au boulot les amis ! Je commence à comprendre que la vie cache des mystères qu’il faut à tout prix découvrir. Si on m’oblige à me lever à 7h du matin c’est certainement pour partir à la conquête de quelque chose. Je suis bien curieuse, je fais finir par comprendre le jeu de la vie. Je déteste la nuit, mes yeux se ferment et il y a une autre vie qui se passe sous mes paupières. Il y a des êtres bizarres qui ne ressemblent pas aux humains. Moi, tout ce que je veux c’est un gros câlin, des bisous et beaucoup d’amour. Le weekend, l’angoisse totale, je n’ai qu’une hâte c’est de retrouver mes petites copines pour grandir et devenir adulte à mon tour ! J’en ai marre de voir à la télévision toutes ces jolies femmes, moi aussi je veux être comme elles. Il va falloir que je sois patiente, encore 12 ans de boulot avec mon cartable et je deviendrais une femme.

J’ai 10 ans

J’ai 10 ans, j’aime bien chanter en secret. J’ai un baladeur, je mets la cassette, mes écouteurs et mon coeur s’emballe ! Ça me donne l’impression d’être une grande, je fais des mimiques lorsque mes lèvres chantonnent et je m’éprends de cette artiste qui fait la première couverture de tous les magazines. Elle s’habille tellement bien, on voit son nombril et elle danse, danse, danse ! Je ne comprends pas trop ce qu’elle raconte mais ça doit parler d’amour car j’ai des frissons. Encore 8 ans avant de devenir comme elle, libre ! Oops, j’allais oublier l’essentiel : je vais toujours à l’école avec mon plus gros cartable. La maîtresse est sympathique, les journées sont longues, je sais écrire, lire et je commence même à comprendre que la vie c’est pas facile. J’ai appris que les gens sont trop fragiles alors ils meurent, ça me rend triste parce que j’ai cru comprendre que je fais partie de cette masse. La mort, c’est quoi ce nouveau phénomène ? Je suis là, encore là, toujours là et un jour je partirais. Ça me plaît moins cette vision du jeu de la vie. Je ne suis pas mauvaise perdante mais si l’on me raconte que la fin est pour tous, ça m’angoisse…

J’ai 13 ans

J’ai 13 ans, je suis devenue une semi-adulte. On me confie des tâches, il paraît que ça rend responsable. Pourquoi faire ? Je m’en fout. Au collège, foutu collège, les amis deviennent ennemis d’un simple regard, le copinage est parti aux oubliettes. À la cour de récréation, j’observe ces autres gens qui partagent mon quotidien toute la semaine de 8h à 17h. C’est terrifiant, je suis enfermée dans un établissement avec un gardien à l’entrée, des grilles et des murs en béton. Je crois bien que je suis en prison. Au début de l’année, on me demande ce que font mes parents et le métier que je voudrais faire lorsque je le serais à mon tour : grande ! J’ai honte de l’écrire alors j’évite entre écouter ma stupidité et mentir ou bien avouer que j’ai des rêves. Allez, je me lance ! Je veux être journaliste. Gros bémol, on me dit que les études sont longues et que mon niveau est déjà trop bas pour espérer une ascension miraculeuse. Ok, j’arrête de croire aux miracles, j’abandonne, je jette l’éponge, mettez aux archives ma photo de classe et offrez moi le bonnet d’âne ! J’accepte l’échec du haut de mes 13 années durant lesquelles je n’ai pas été une lumière. Pas grave, de toute façon on va tous mourir. Mon professeur m’a dit que j’étais nulle, que je ne comprenais rien. Il a raison après tout ! Mon cerveau est vraiment débile, il n’y a rien qui rentre, aucune information, aucun intérêt. Ma tête est dans les nuages avant l’heure. Petite confession, en vérité mon rêve c’est de devenir astronaute, de partir sur la lune, d’y rester et de vous observer de loin, très loin. J’avoue, depuis que j’ai connu les larmes, j’aime pas la vie. Sans compter les commentaires des camarades, d’après un sondage collectif je corresponds parfaitement à la définition de mocheté. En plus d’être intelligente, on me demande d’être belle. Pas évident de devenir une grande fille dans cette vie de détention aux multiples conditions. Je refuse, je suis moche et bête, oubliez moi je m’absente de la période adolescente, je reviendrais lorsque j’aurais percé le mystère du jeu de la vie. Phase d’observation, d’aberration.

J’ai 16 ans

J’ai 16 ans, je rêve éveillée avec pour objectif : conquérir le monde. J’ai le coeur meurtri, j’ai vu des horreurs, les gens pleurent, certains partent, les maladies, les guerres, les agressions civiles, la politique, l’harcèlement, la critique, l’humiliation, la vie, la mort, le suicide et les barbaries.

Laissez moi vous révéler un secret… J’ai rencontré le silence, cette arme fatale qui permet d’ignorer le mal pour créer un cocon bercé par le rêve.  La seule possibilité de sortir vainqueur de sa propre vie c’est de le vouloir. Je vais au lycée, je parle à des gens de mon âge, j’écoute leurs histoires, je suis attentive en classe, j’apprends mes leçons, je me lève à 5h du matin avant chaque examen, mon professeur me félicite lorsque j’ai de bonnes notes, ça me rassure. Problème, solution, récompense. Alors, c’est ça la vie ! J’ai envie de voyager, de faire partie de cette toile humaine, je veux marcher la tête haute et m’offrir le privilège de donner vie à mon imagination. C’est jouissif d’ôter le voile de cette énigmatique vie conditionnée. Dans 2 ans, je serai enfin grande, c’est effrayant à quel point je suis impatiente de rentrer dans la masse humaine.

J’ai 19 ans

J’ai 19 ans, j’ai réussi l’examen de ma vie ! Enfin, je croyais que c’était celui qui me permettait d’être libre. Que nenni ! Il me donne juste accès à la vie active pour être une nouvelle participante dans la société. Travail, consommation, loyer, factures, compte bancaire, impôts, vote et dépression. J’ai troqué mon gros cartable pour une armure car il va falloir être forte pour survivre les plus belles années de ma vie. Je crois que mon corps est assez fort, quant à mon coeur je vais le protéger en laissant un petit zip au cas où je rencontrerais l’un des plus beaux mystères de la vie : l’amour.

Résultat du concours de la vie

Aujourd’hui, je crois que j’ai 27 ans. Je suis une enfant pour l’éternité. J’aime l’idée que le temps n’existe point, que le début connaît sa fin, que la vie est belle par défaut, que l’être humain s’apprivoise et que l’imagination ouvre les portes à de jolis destins. Je suis une vraie routarde, je voyage dans ma propre vie.

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