JE L’AIME BLANC OU NOIR

COMMENT CRÉER UNE POLÉMIQUE

JE L’AIME BLANC OU NOIR | LA POLÉMIQUE

Une polémique, c’est un peu con, ça se prépare avec passion et il ne faut que 2 ingrédients. Ces derniers doivent être en totale contradiction, blanc ou noir, maigre ou gros, homme ou femme, sucré ou salé. On y trouve quelques exceptions comme le pain au chocolat et la chocolatine, mais si vous voulez buzzer mieux vaut faire dans le sensationnel. Récemment, on a assisté à un bel exemple avec  la fameuse « crinière de lionne », deux polémiques possibles : une lionne n’a pas de crinière sur un ton humoristique et la personne visée étant noire, la crinière de lionne est donc un propos raciste sachant que la Miss France est blanche. Sans transition, la conclusion voudra que la fausse rouquine n’aime pas les noirs, ou les lionnes, ou les deux. Jusque là, vous me suivez ? L’idée de base est de saupoudrer votre polémique avec l’ingrédient qui fera jaillir le plus d’émotion chez les petites gens. Autrement dit, nous autres les tweetos glorifiés d’un instant.

Il n’y a pas de vie sans dialogue. Et sur la plus grande partie du monde, le dialogue est remplacé aujourd’hui par la polémique. Le xxesiècle est le siècle de la polémique et de l’insulte (…) Des milliers de voix jour et nuit, poursuivant chacune de son côté un tumultueux monologue, déversent sur les peuples un torrent de paroles mystificatrices, attaques, défenses, exaltations. Camus

La polémique n’est pas un phénomène actuel, elle existe depuis toujours grâce à la race humaine qui sait si bien l’alimenter. L’unique différence est l’ère digitale qui a fait naître en nous des petites mains acharnées sur nos écrans tactiles, des assoiffés de débat en tout genre, des affamés de likes, de haine et de passion. Le pouvoir nous a été donné, nous sommes devenus de vrais tyrans. Aujourd’hui je peux m’exprimer devant un parterre d’êtres humains pour dire que j’aime le chocolat blanc ou noir. N’est-il pas fascinant ?

Rentrez dans un bistrot, vous verrez Jean et Bernard débattre sur le prix de la baguette chez Francis. À présent, imaginez des millions de Jean et Bernard dans un seul et unique bistrot, plus communément appelé Twitter. Le prix de la baguette chez Francis a augmenté de 0,10 centimes, les Jean sont d’accord, les Bernard rechignent de ne plus pouvoir se payer la minute de parking pour venir acheter la baguette à cause de cette indécente inflation dans une société où l’économie tourne mal étant donné que le Président de la République est mariée à une femme bien plus âgée ! Qui plus est, Madame est blonde ! Vous l’aurez compris, tout est bon pour prouver son désaccord ou son accord. Peu importe, l’essentiel est de participer au débat. Toute cette colère qui nous habite dans un vie parfois vide de sens dans laquelle nous tentons de devenir les justiciers d’un jour. Lyncher, insulter, buzzer, polémiquer, donnez nous du vide on en fera de la bouse à partager. Une sorte de moyen d’exister.

À qui profite la polémique ?

Notons d’abord que la polémique c’est toi, c’est moi, c’est nous, c’est eux.

Dans le bistrot du coin, le patron se frotte les mains lorsque Jean et Bernard s’affrontent dans un débat entre sourds. Avec un oui et un non, difficile de trouver un terrain d’entente alors la discussion s’attarde et les consommations vont bon train pour le plus grand bonheur de la caisse. Sur Twitter, les médias n’ayant rien à se mettre sous la dent dans une période où le papier voit ses ventes dégringolées ont trouvé la solution ingénieuse de donner encore plus à boire gratuitement aux Jean et Bernard. La contrepartie attendue se limite à quelques clics. Évidemment, cette générosité d’informations nous émoustille et fait frissonner nos avant-bras. Il est rare de passer à côté d’une polémique sur Twitter ou même Facebook d’ailleurs (ça c’est un autre débat). Après tout, au bureau la machine à café a été délaissée pour les smartphones, alors au lieu de parler à Justine qui a un décolleté un peu trop plongeant pour une femme fiancée, il est préférable de discuter avec des gens que l’on ne côtoiera peut-être jamais… Puis, il y a cette petite sensation qui fait naître la tentation de dire aux tweetos à quel point ce décolleté en plein mois de décembre montre à quel point Justine est une femme facile. Comme le disait Oscar Wilde, le meilleur moyen de s’en délivrer c’est d’y céder. Dans ce nouveau contexte, il n’avait probablement pas  imaginé que la folie humaine allait dépasser le bon entendement…

De toute chose on peut faire naître une controverse, si l’on est habile à parler. Euripide

C’est fou de vivre dans une société où tout est bon à critiquer ou tout doit se justifier. Nous croyons détenir le pouvoir de la liberté d’expression, alors que celle-ci se voit guider par le bout du nez grâce à des titres racoleurs. Faire preuve de discernement prendrait bien trop de temps de réflexion dans un monde trop impatient. Il se fut un temps, nous devions attendre le journal de 20h ou la presse du matin afin de débattre avec son quartier. À présent, tout arrive dans l’instant. L’information sort et celui qui tirera le premier se verra acclamé par la foule en délire. En plein délire…

Les causes vides de sens qui sont mises en lumière font défaut aux causes sérieuses qui méritent d’être défendues. Le problème vient de notre société fast-food qui a besoin de contenus à la minute. Pour ce faire, elle perd toute morale et devient son propre bourreau afin de remplir une caisse impatiente en créant le chaos sur des sujets qui ne mériteraient pas tant de lumière, juste une conversation dans un bistrot, celui du coin.

Si c’est gratuit, c’est toi le produit 

J’espère que vous n’y verrez pas du sexisme ou du communautarisme avec l’utilisation des prénoms Jean et Bernard. Croyez-moi dans mon esprit sarcastique, ils sont très loin des clichés préfabriqués. Mais la vérité pourrait alimenter un débat plus ou moins croustillant. Je m’abstiendrais de vous dévoiler les fourberies de mon imagination.

Je te déconseille donc la polémique. Car elle ne mène à rien. Et ceux qui se trompent en refusant tes vérités au nom de leur propre évidence, dis-toi qu’ainsi, au nom de ta propre évidence, si tu polémiques contre eux, tu refuses leur vérité. Accepte-les. Prends-les par la main et guide-les. SaintExupéry

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